Mosquito Coast de Peter Weir (1986) par Tootsif

LA GLOIRE, ET LA CHUTE, DE MON PERE

Allie Fox ne trouve plus l’Amérique a sa hauteur, c’est un visionnaire, un inventeur maniaque et surdoué, l’idole de sa femme et de ses enfants. Son pays est devenu un rêve avorte, un pays tombe aux mains de boutiquiers médiocres. Des que l’occasion se présente, il quitte ce vieux monde pour le Honduras ou il débarque avec toute sa famille en pleine jungle « au royaume des moustiques ». Voila un pays enfin a sa mesure. Il va faire des miracles et son esprit inventif s’épanouit. Mais les dieux jalousent ce titan.

Dans les années 80, la guerre froide fait planer sur nombre d’esprits la peur d’un troisième guerre mondiale qui devrait être nucléaire entraînant ainsi la disparition des grands modèles de civilisation, les Etats Unis et l’URSS.

Cette peur fantomatique va nourrir l’imaginaire des artistes de tout genre conduisant à des chefs d’œuvre comme Watchmen (Alan Moore et Dave Gibbons) dans la bande dessinée, de The Wall (Pink Floyd) dans la musique et à l’éclosion du techno-thriller dans la littérature (dont le porte drapeau est Tom Clancy) puis au cinéma avec des films comme Sens Unique avec Kevin Costner) et va servir de point de départ au film qui nous intéresse aujourd’hui : Mosquito Coast.

Nous suivons ici Allie Fox, inventeur surdoué mais qui semble de prime abord un poil farfelu, qui décide de quitter son Amérique car il pressent un cataclysme nucléaire et parce qu’il voit sombrer son pays en déliquescence (la fin des années 70 et le début des années 80 marquent la fin de l’American dream et on ressent les prémices des futures crises tel que les chocs pétroliers et les futures émeutes de L-A en 1992) par son tout consumérisme et la perte de son identité nationale (dans les années 80 l’Amérique voit le démantèlement d’une partie de son industrie, dont l’automobile, du fait de la concurrence avec les industries asiatiques) pour s’installer au Honduras en pleine forêt équatoriale afin de repartir à zéro et vivre avec ceux qu’il estime être les véritables « Hommes ».

Mais ce contexte politico-économique qui se dessine pendant le premier quart d’heure n’est pas le cœur central du film et se trouve de ce fait vite évacué pour se concentrer sur les membres de la famille Fox et surtout sur leur relation avec Allie qui en est le centre névralgique.

Et cette arrivée aux Honduras se présente sous les meilleures auspices comme nous le montre les magnifiques paysages sur lesquels s’attarde la caméra de Peter Weir. Ses plans aériens somptueux nous donnent l’impression de nous retrouver au Paradis et cette impression se confirme avec cette « balade » au fil de l’eau qui voit la famille remonter jusqu’à sa ville donnant ainsi à leur voyage un petit côté « aventure ».

Mais la famille Fox va vite redescendre de son nuage en découvrant son petit coin de paradis, qui pour eux d’un coup s’apparente à l’enfer. Imaginez : 3 huttes pourries, une forêt omniprésente et oppressante, le retour à l’état de nature est dur pour les membres de la famille Fox. Pour Tous ?

Non car Allie voit dans cette absence totale de civilisation, le moyen de mettre en œuvre ses théories et de rejeter tout ce que le « progrès » a amené comme perversions. Ici les tâches seront partagés, on ne produira et consommera que ce dont l’on a besoin, bref un retour au mythe du « bon sauvage », loin des errements de la civilisation.

Et tout comme le reste de sa famille on est ébahi de voir l’utopie d’Allie prendre vie sous nos yeux. Son mélange de retour à la nature et de science fait des miracles et transforme réellement ce coin de terre en paradis, justifiant ainsi la confiance totale (voire la foi aveugle) que ses proches ont en lui.

Mais malgré cette réussite éclatante (ou bien à cause de celle-ci), les prémices de la face sombre d’Allie apparaissent.

En effet alors que ce dernier se présente comme un membre de la communauté comme les autres, comme le chantre de la formule « Ni Dieu, ni maître » il se fait appeler papa par les autres habitants de la communauté et les « éduque » à sa manière de pensée.

Cette dualité entre celui qui rejette le mode de vie moderne basé sur l’individualisme et celui qui se glorifie de ses créations va atteindre son apogée avec ce qui devrait être son chef d’œuvre la construction de sa machine à glace.

En effet, si depuis le début de l’aventure certains aspects de la personnalité d’Allie font tiquer (il impose à sa famille ses envies et sa volonté sans que celle-ci ait son mot à dire) ceux ci étaient contrebalancés par son enthousiasme permanent et son génie, nous faisant, à l’image de ses enfants, l’admirer (en même temps que le craindre comme lorsque ses enfants s’amusent à recréer leur société calquée sur le modèle américain et qu’ils en gardent le secret de peur de sa réaction).

Mais la mise en œuvre de la machine à glace va faire basculer le personnage vers ses côtés les plus sombres et autodestructeurs (l’homme était un scientifique reconnu dans une grande université américaine à la base et à tout quitté), conduisant sa famille à l’implosion et à la perte de totale de leur confiance.

Allie est affecté par le fait que sa communauté ne soit pas ébahi par la performance que constitue son invention, lui qui se déclare l’égal des autres membres de la communauté ne voit pas celle-ci le glorifier de sa performance et si pour lui ils ne le font pas c’est car ils ne sont pas assez « purs » pour se rendre compte de son travail.

Il lui faut donc atteindre des êtres plus proches de l’état de nature, plus primitifs qui seront plus à même de comprendre la portée de sa performance.

Ainsi Allie qui se gaussait du prêtre et de son rôle colonialiste apportant la bonne parole se retrouve à faire la même chose, non pour la gloire de Dieu mais pour la gloire de la science et aussi la sienne.

Mais là aussi c’est un échec puisque l’expédition qui devait lui faire rencontrer les seules personnes à même de comprendre son génie ne réussira pas et, pire, ramènera dans son havre de paix 3 mercenaires, qui le conduiront à détruire son œuvre pour s’en débarrasser.

Mais la présence des mercenaires n’est, je pense, qu’une excuse pour Allie car plus que leur présence, ce sont ses pulsions autodestructrices qui le conduisent à tout foutre en l’air. Car pour lui il est finalement arrivé au bout de son projet, il n’y a plus rien à créer, il faut donc faire table rase et recommencer, ailleurs.

Que sa famille se plaise finalement dans ce coin de bout du monde peu lui importe.

Toute la force du film réside donc dans le personnage d’Allie, formidable Harrison Ford (totalement à contre-emploi des rôles qui lui étaient jusqu’alors dévolus, rôles de personnages positifs), qui dans le même temps peut susciter admiration et rejet.

On est fasciné par ce personnage dont le rêve utopique tourne à la folie, dont les convictions, les envies priment sur tout ce qui l’entoure même sa propre famille, quitte à ce que celle ci soit dans la misère la plus complète et que ses propres fils le détestent.

Et pourtant ce dernier ne comprend pas quand ses fils demandent à rentrer chez eux, c’est pour lui la pire des trahisons.

Au final en s’éloignant du visage de l’Amérique qu’il exècre, Allie n’en a jamais été aussi proche : individualiste, sans lucidité

On est ainsi subjugué par ce personnage qui porte le film et heureusement car la réalisation, plus que banale de Peter Weir est susceptible d’en faire décrocher plus d’un. Car si ce dernier film joliment les paysages c’est moins le cas avec les relations humaines qui sont pourtant le cœur de son film !

. Sa réalisation manque cruellement d’intensité, de folie dans les oppositions entre Allie et sa famille et n’ose pas aller au bout de ce qui pour moi la meilleure (la pire ?) des conclusions : pour s’émanciper, vivre sa propre vie, il faut parfois « tuer » le père.

Mais non, ici la morale est sauve et la famille reste unie malgré toutes les épreuves, la ligne rouge n’étant jamais franchie malgré des passages qui auraient pu/du aller plus loin dans l’émotion et la tension.

Au final, le film n’est pas totalement à la hauteur de son personnage principal de par son scénario finalement plutôt convenu et une réalisation assez plate et c’est vraiment dommage car Allie méritait mieux.

Un film moyen

« Mosquito Coast » de Peter Weir (1986). Avec : Harrison Ford, Hellen Mirren, River Phoenix, Conrad Roberts. Distribué par AMLF. Durée : 01H58

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2 commentaires

    • C’est vrai que c’est un de ces rôles les plus marquants (même si je le place en dessous de ses 3 rôles cultes : Deckard, Han et Indy)

      Dans tous les cas hélas ici le film n’est pas à la hauteur de la folie d’Allie

      J'aime

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