La ligne générale de S. M. Eisenstein (1929) par Marc Shift

Marfa Lapkina est une paysanne pauvre qui se voit refuser le prêt d’un cheval par un riche paysan, et en désespoir de cause elle attelle son unique vache à sa charrue en bois qui rapidement s’évanouit d’épuisement. Face à l’apathie générale elle remuera ciel et terre pour unir les petits paysans dans une coopérative agricole : le kolkhose.La-Ligne-generale-Serguei-Esenstein-poster-affiche-1929-

Le communisme des champs

Alors ça c’est un synopsis qui donne envie!! Envie de fuir, de jeter sa télé par la fenêtre et de se mettre à la poterie. Et quelque part c’est une chose que je peux comprendre, j’ai eu moi même du mal à en venir à bout car il cumul deux handicaps plutôt insurmontable: c’est long (2heure), et c’est un pur film de propagande. A cela s’ajoute évidement que c’est un film muet, que c’est russe et que l’exploitation des terres agricole ça ne passionne pas grand monde (personne?).

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Alors qu’est ce que ce film fait sur ce blog? Et bien après avoir été impressionné comme rarement (peut être même jamais autant) par Le cuirassé de Potemkine, il est devenu évident pour moi de continuer à découvrir la filmographie de Sergueï Eisenstein. Mais il est vrai qu’au vu du sujet du film, j’ai bien trainé les pieds pour le mettre dans mon lecteur me persuadant que c’est pour la gloire universelle que je vous livre cette chronique.

Sincèrement le sujet du film ne m’intéresse que de manière très lointaine, en fait uniquement pour l’aspect historique, en remettant les enjeux du film en contexte. Pour faire rapide, la révolution russe a été la révolution à la base d’une minorité (le monde ouvrier est très minoritaire en Russie au début du 20ème siècle, et il ne se soulève pas en entier) qui doit imposer sa vision du monde par la force, ou par la propagande à la majorité. Et là ce film est destiné à être vu par la majorité, la majorité étant à ce moment le monde agricole, très largement illettré, arriéré, et hostile au nouveau régime.

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Sergueï Eisenstein est très largement en accord avec la doctrine de Staline (au moins à cette époque, cela évoluera sensiblement par la suite), et il est de toutes façons impossible de produire un film hors du contrôle des instances soviétiques. On peut donc voir ce film comme une oeuvre « de commande » ayant la volonté d’éduquer et de faire découvrir les « avantages » des idéaux communistes à la masse du peuple paysan.

Cette oeuvre est donc l’abécédaire de ce qu’est capable de produire (en théorie, le résultat on le connait….) cette doctrine. Pour le fond de l’histoire on commence par décrire de réel problème du monde paysans, à commencer par le morcellement des terres suite à un héritage qui conduit à un appauvrissement de certaine famille (l’ainé qui a la meilleure part etc….). Puis on arrive au plus bas de l’échelle, la petite dernière, Marfa Lapkina, qui ne reçoit que peu de terre lors du partage, des moyens de productions obsolètes (correspondant à certain outils du moyen age en occident comme l’araire…) et pas de moyen de traction hormis une vache. Elle demande de l’aide au riche paysan du coin qui bien sur la lui refuse.

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Alors elle se révolte, obtient l’autorisation de créer un kolkhoze, commence à fédérer autours de l’idée d’une mise des moyens en commun, et malgré les obstacles les rêves (machine-outils, beau troupeau, tracteur….) deviendront réalité. Mais le chemin est ardu, surtout qu’elle rencontre une l’hostilité de ses semblables, plus prompt à recourir aux méthodes ancestrales, superstitions religieuses (la procession pour combattre le manque de pluie), et coup tordu (l’empoisonnement d’un taureau….) que d’œuvrer pour le bien commun.

Evidement Marfa Lapkina arrivera à ses fins, le kolkhoze sera créé, les hommes seront libres et heureux et tout ça….. Bon on sait que ce sont des conneries, mais plusieurs éléments font que ce film reste intéressant. Au niveau de l’histoire tout d’abord, il y a bien un moment où on se demande pourquoi la censure a laissé passé la séquence de la paysanne devant faire face au refus catégorique de l’administration pour donner des crédits pour l’achat d’un tracteur (crédits qu’elle obtiendra par la menace), connaissant la toute puissance de l’administration sous Staline cette séquence est vraiment emblématique je trouve.

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Et là où Eisenstein frappe vraiment très fort, c’est une fois de plus sur le visuel. Quand on parle de lui comme le fait d’être le père du découpage et un grand théoricien du cinéma, c’est bête de le dire mais c’est vrai et en plus on ne peut pas dire qu’il ai été vraiment dépassé. Alors tout n’est pas « sublime », mais c’est d’une précision mathématique, ça raconte vraiment quelque chose (en même temps pour du muet il vaut mieux….). Et à certain moment c’est juste beau, magnifique….sublime justement, avoir l’impression de voir un tableau de Van Gogh en mouvement (de fabuleux plans de champs de blé battu par le vent) notamment reste une expérience marquante.

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Alors vous l’aurez compris, avec ce film on a un peu le cul entre deux chaises, avec un plaidoyer totalement anachronique (seul Mélenchon doit pouvoir supporter ça….), mais avec une très grande maitrise esthétique, porté par des acteurs non professionnel, ce film reste à mettre devant les yeux des plus curieux d’entre vous, les autres passez votre chemin.

Double notation pour ce film: le fond

 

Moi, Mélenchon, j'adore le discours de ce film!!!
Moi, Mélenchon, j’adore le discours de ce film!!!

La forme

Entre culte et chef d'oeuvre
Entre culte et chef d’oeuvre

La ligne général de S. M. Eisenstein -L’ancien et le nouveau- (1929, URSS) avec Marfa Lapkina, Constantin Vasiliev…..durée 2h

Le film étant disponible en entier sur le net (le terme « libre de droit » est faux….) on vous le propose…..c’est mieux qu’une B.A.……!!

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2 commentaires

  1. Bel effort ! mais comme assez souvent, se faire violence permet de s’ouvrir à d’insoupçonnées sources de plaisir. On ne peut nier que « la ligne général » est un film magnifique, un des chefs d’oeuvre du septième art du siècle dernier. Il dépasse de loin son simple statut d’oeuvre de propagande pour deux raisons principales :
    – d’abord parce qu’il constitue un témoignage précieux sur son époque, ce qui en fait un document historique de premier plan.
    – mais aussi parce qu’il permet à Eisenstein, à l’instar de ces films précédents, de poursuivre son travail expérimental sur le pouvoir des images, trouvant différentes manières de cadrer et de filmer au service d’un seul et même but : l’adhésion du public.
    Pour ces deux raisons, Eisenstein est le père du cinéma moderne. Hollywood lui doit énormément, y compris les grosses machines blockbusteriennes qui ne sont que les avatars capitalistes d’un art dont il a contribué à forger les piliers.

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  2. Oui d’accord, mais imaginons, je fais ça avec un cinéaste nazi, pas sûr que je m’en sorte aussi « bien » même si je trouve le film très bon (mais j’avoue n’avoir jamais creusé la question, ça me donne des idées….. 😉 )

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