Thanatomorphose, de Eric Falardeau (2012), par Sékateur

Voici un film qui m’oblige, moi pâle critique ciné, à revenir aux fondamentaux du cinéma pour porter une appréciation à peu près objective de cet ovni cinématographique.

En effet, qu’est-ce qu’un film ? Un scénario, une interprétation d’acteurs impliqués, une photographie, de la musique, des dialogues ? Soyons honnêtes, nous aimons que tout soit réunis. Et pourtant, à la base, le cinéma, c’est l’image. Et ce film est, à mon humble avis, totalement centré sur l’image, la base même du cinéma, en éludant toute complication au niveau du reste.

Par manque de moyens – je ne vois que cela – le réalisation a préféré s’en tenir aux fondamentaux.

Choix louable.

Le problème, c’est que la photographie, très naturelle, aux lumières trop criardes, a tendance à être dégueulasse. Ou du moins, pas adapté à l’ambiance souhaitée. Elle fait très « amateur »… Mais là aussi, on pourrait discuter, en fonction des moyens alloués, des résultats obtenus, car parfois, c’est plutôt « joli »…

De même, les dialogues sont minimalistes, et le peu que l’on entend sont piteux, souvent inutiles.

Reste la musique, très simple, sans génie, tantôt électro, tantôt violoncelle, elle se fait cependant très rare. Là encore, nous sommes face à un long-métrage très silencieux.

Tout porte sur l’image. Les acteurs sont corrects, sans être non plus prodigieux. La jeune femme qui tient le rôle principal s’en sort avec les honneurs. Rien à dire à de négatif à son sujet. Même si elle ne brille pas particulièrement, sans doute peu mise en valeur par le contexte de cette histoire très nauséabonde, et par l’abondance de maquillages, elle ne rend jamais son personnage ridicule, et c’est déjà une grande qualité.

Car le film est gore, dans un réalisme organique très premier degré, qui par manque de moyens, aurait pu faire sombrer cette entreprise cinématographique dans la nullité.

Vous l’aurez compris, je ne pense pas du tout que ce film soit nul, inutile et encore moins gratuit dans son horreur. Au contraire, je trouve qu’il a du sens.

Le scénario tient sur un timbre poste. Il est d’ailleurs dévoilé sur le dos du DVD « Uncut Movies » : après une folle nuit de sexe, Laura se réveille avec d’étranges marques sur le corps. Elle n’y prête pas attention, mais son état empire rapidement. Sa peau se nécrose, ses ongles tombent, tout son corps dégage une forte odeur de décomposition. Rien ne semble pouvoir enrayer ce phénomène et au fur et à mesure que ses chairs se putréfient, la raison de Laura va se mettre à vaciller, la plongeant dans une véritable folie meurtrière… »

Tout est dit. Si vous attendez un suspense particulier ou un twist final, vous serez déçu. Le film ne va jamais au-delà de ces quelques lignes.

Et pourtant.

On dira ce qu’on voudra. Quel que soit le budget, quels que soient les moyens techniques, la qualité des acteurs et des effets spéciaux, quand un auteur est investi par son projet, et s’il en possède le talent, il peut réaliser une œuvre qui transcende ses qualité et fait oublier ses défauts. Ce qui rapproche cette œuvre d’un film d’auteur, aussi bizarre que cela puisse paraître, car par ailleurs, c’est vraiment un film de genre – et de mauvais genre, oserais-je préciser !

Je ne connais pas le canadien Éric Falardeau. Je suis obligé de reconnaître qu’il sait filmer. Il sait instaurer une ambiance. Créer une matière vivante à partir d’un décor. Rendre des effets spéciaux particulièrement réalistes. La photographie est moyenne, je l’ai dit, mais la réalisation est exemplaire.

Je la trouve même, j’ose le dire, élégante. Beaucoup de plans fixes, quelques expérimentations, quelques mouvements bien sentis, toujours pertinents, le film se déroule avec une lenteur de zombie, au rythme d’une putréfaction ignoble, sans esbroufe, qui ne sort jamais du huis clos. Tout se passe dans l’appartement de Laura.

On ne connaîtra rien de sa vie professionnelle. Elle part le matin, revient le soir, point barre. Elle fréquente un connard, qui la culbute de temps à autre. Elle reçoit parfois des amis. Trois ou quatre. Pas plus. L’un d’eux aimerait la culbuter, lui aussi. C’est vrai qu’elle ne manque pas d’attraits, la Laura. Elle a un loisir créatif, la sculpture, mais elle ne croit pas en son talent. Et personne n’est en mesure de l’encourager. Tout le monde s’en fout. De son art, et d’elle tout simplement.

Son dépérissement physique vient peut-être de là, allez savoir…

Le réalisateur ne perd pas son temps à donner des explications. On s’en fout. Chacun trouvera la sienne. Je viens d’exposer la mienne. Son histoire est un concept, une personne pourrit sur patte, le spectateur le sait, mais ce qu’il ne sait pas, c’est comment elle va pourrir. Ce n’est pas la destination qui compte, car on la connaît déjà, c’est le chemin.

Et ce chemin, croyez-moi, très progressif, très bien vu, est douloureux pour le spectateur. Sans être trop âpre toutefois, car la qualité de la réalisation empêche le film de sombrer dans le grotesque, l’exagéré, l’outrance. Du moins, c’est mon avis.

Pour exemple, je prendrais une scène où Laura se vide de ses selles. Peu ragoûtante cette idée. Elle reste debout, immobile, pendant que ses intestins la trahissent. Le cadre est minimaliste. On assiste à la chute des matières le long de ses mollets, comme une analogie de sa décrépitude à venir. Je trouve la scène très forte dans sa simplicité. Prenons par ailleurs une scène scatologique de « Green Inferno », où une actrice se vide en grimaçant bêtement. Le cadre est focalisé sur son visage, et l’on nous gratifie de bruitages de bande dessinée proprement absurdes. De quoi faire chuter le tensiomètre à zéro.

Thanatomorphose, réalisé par un auteur plus avide d’offrir du « fun » ou du « marrant » aurait saccagé ce concept, et sans doute proposé un spectacle risible et sans signification. Éric Falardeau a fait tout l’inverse.

Thanatomorphose, film sans scénario, propose cependant un personnage principal fort bien dessiné et complet, qui par sa seule définition, confère à ce long-métrage une portée existentielle puissante. La réalisation minimaliste, centrée sur un environnement, un personnage, permet d’exprimer toutes les subtilités de la situation vécue, à savoir le pourrissement. Physique et moral. La musique très rare, mais adaptée, en souligne certains passages avec pertinence.

Thanatomorphose est au final une belle réussite. D’autant plus que les maquillages et effets spéciaux sont particulièrement réussis. Seul reproche, l’absence de mouches, seuls les bruitages démontrent leur présence. Sans doute était-il compliqué d’apprivoiser ces diptères ! Oui, j’aime les mouches…

Très très bon « Uncunt movies » !

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